Dépasser ses idées fausses avec le Lean

Idées fausses

L’idée de cet article Dépasser ses idées fausses avec le Lean m’est apparu lors de la présentation de Daniel Hennequin, chercheur au CNRS à l’Université de Lille, dans le cadre du projet Derrière le blob la recherche auquel je participe.

Le chercheur nous expliquait de manière simple la rigueur nécessaire à toute démarche scientifique en nous faisant découvrir, aux travers d’illusions sensorielles, que nos sens sont loin d’être infaillibles. Ou comment dépasser les apparences pour entrer dans la rigueur scientifique.

Nos sens alimentent nos idées fausses

Gaston Bachelard écrit dans La formation de l’esprit scientifique (1934) que notre opinion n’est pas fiable et qu’il faut s’en débarrasser.

On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. […] L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. »
Source : La formation de l’esprit scientifique, Gaston Bachelard, 1934

Le chercheur du CNRS en fait une belle démonstration avec l’expérience suivante : une planche de bois et une planche d’aluminium sont déposées sur une table, à température ambiante. Chacun notre tour (un groupe de 8 personnes) nous posons brièvement (pour ne pas réchauffer les planches) une main sur chacune des planches. Le chercheur nous demande alors quelle planche est la plus froide. En coeur, nous répondons que c’est celle en aluminium.

Et c’est faux ! En effet, non seulement nous avons oublié (en tout cas pour notre groupe) de prendre en compte que les 2 planches sont dans le même air ambiant (à la même température), mais en plus notre propre cerveau nous trompe. Ce dernier ressent la chaleur et non pas la température.

Quand nous posons notre main sur la planche d’aluminium, nous ressentons la chaleur de notre main en train de quitter notre corps pour être absorbée par l’aluminium, qui, comme nous le savons tous, est un très bon conducteur. D’où la sensation de fraicheur. À l’inverse, la planche en bois étant un bon isolant, la chaleur de notre main se propage peu et notre cerveau va considérer que le bois est plus chaud que l’aluminium.

Les illusions sensorielles sont autant d’expériences qui trompent notre cerveau et nous amènent aux idées fausses.

Nos habitudes contribuent à nos idées fausses

Les pratiques erronées répétées contribuent également à créer des idées fausses, comme penser que le fonctionnement par lot est plus rapide que le fonctionnement pièce à pièce (lire la série Mario, de chef de projet IT à coiffeur).

Ce qui est vrai un jour ne l’est pas forcément pour toujours. D’où l’importance de confronter régulièrement son savoir à la réalité.

Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et saines peuvent, à la longue, entraver la recherche. « Notre esprit, dit justement M. Bergson, a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l’idée qui lui sert le plus souvent ». L’idée gagne ainsi une clarté intrinsèque abusive. À l’usage, les idées se valorisent indûment. »
Source : La formation de l’esprit scientifique, Gaston Bachelard, 1934

Nous avons aussi une certaine tendance à refuser la confrontation avec notre savoir, à ne plus vouloir sortir de notre zone de confort ; une forme de facilité qui, dans la durée, nous entraîne dans les erreurs.

Il vient un temps où l’esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit, où il aime mieux les réponses que les questions. Alors l’instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s’arrête. »
Source : La formation de l’esprit scientifique, Gaston Bachelard, 1934

Sans compter que notre cerveau veut souvent passer du problème à la solution ; constat repris par les neurosciences.

Les êtres humains sautent souvent un peu trop vite aux conclusions, sans avoir suffisamment mis leurs hypothèses à l’épreuve. Notre cerveau apprend tellement vite que, parfois, sur la base de très peu d’informations, il tire des conclusions exagérées. »
Source : La plus belle histoire de l’intelligence, Dehaene, Le Cun, Giradon, Robert Lafont, 2018

Dépasser nos idées fausses avec l’apprentissage

On le sait, le Lean Management est un système d’apprentissage par la résolution des problèmes. Les principes et les techniques du Lean sont en effet dédiés au développement des compétences des collaborateurs.

C’est donc en déclenchant de nouveaux apprentissages avec la résolution de problème que nous pourrons dépasser nos idées fausses et remodeler notre mémoire. « Cela peut sembler paradoxal, mais l’apprentissage consiste, en partie, à éliminer des synapses, voire des neurones tout entier. » (La plus belle histoire de l’intelligence, Dehaene, Le Cun, Giradon, Robert Lafont, 2018)

Créer et accepter le décalage entre l’attendu et le réel

Pour dépasser nos idées fausses, il est primordial d’accepter qu’il y ait une erreur quelque part dans notre raisonnement ou notre pratique, ce qui crée une surprise pour notre cerveau :

Le cerveau n’apprend que s’il perçoit un décalage entre ce qu’il prédit et ce qu’il reçoit. Aucun apprentissage n’est possible en l’absence d’un signal d’erreur. »

Source : Apprendre !, Stanislas Dehaene, Odile Jacob, 2018

Accepter d’être dans l’erreur est difficile, car ce n’est pas naturel. Mais cela est encore plus compliqué quand on sait que « l’avidité de savoir détermine la profondeur de la mémoire ». Dit autrement, la curiosité facilite la résolution de problème.

Déclencher la curiosité pour apprendre

Elle [la curiosité] prédit l’apprentissage. Vous retiendrez mieux les faits pour lesquels vous étiez le plus curieux. Vous vous souviendrez même d’autres éléments anecdotiques, par exemple le visage de la personne qui était présente […]. »
Source : Apprendre !, Stanislas Dehaene, Odile Jacob, 2018

La curiosité déclenche l’attention nécessaire. Mais ce n’est pas le seul élément, il y a tout un écosystème qui peut influer l’apprentissage.

De la même façon, d’autres facteurs tels que la motivation, l’intérêt, la confiance en soi ont des conséquences significatives sur les apprentissages, car ils affectent directement l’attention, la mémoire de travail, la mémoire épisodique, la métacognition. »
Source : Les nouveaux chemins de la mémoire, B. Desgranges, F. Eustache, Le Pommier, 2020

On comprend donc que la personne doit être dans la bonne posture, mais qu’il est également important de créer l’environnement favorable pour apprendre efficacement, c’est-à-dire « refuser la passivité, s’engager, explorer, générer activement des hypothèses ».

Résoudre les problèmes pour changer nos références

La technique de la résolution de problème (PDCA, A3) est en elle-même une structure pour dépasser nos idées fausses en apprenant à

  • poser le bon problème ;
  • confronter nos croyances avec la réalité du terrain pour confirmer ou infirmer les hypothèses de causes lors de la recherche de la cause racine ;
  • valider ou réfuter une à une les contremesures identifiées pour résoudre définitivement le problème ;
  • transformer la solution validée par l’expérience en nouvelle connaissance (nouvelle pratique, nouvelle référence) du moment.

Démarche scientifique

Loin de moi l’idée de déterminer si la résolution de problème au sens Lean du terme est une démarche scientifique ou non. Je n’ai pas les compétences dans ce domaine. Je me permettrai toutefois quelques réflexions.

Si la démarche scientifique (ou méthode scientifique) se résume (de façon simplificatrice comme l’indique le CEA) à formuler une problématique, identifier des hypothèses qui vont être infirmées ou confirmées pour construire un modèle (cette carte réseau de marque X avec le type de configuration Y génère 100 % d’erreur Z), alors on pourrait dire que la résolution de problème au sens Lean est une méthode scientifique.

Par contre, si on ajoute à la démarche scientifique précitée des expériences diverses devant être réalisées avec des variations, des preuves répétées et confirmées par d’autres chercheurs pour valider l’hypothèse, alors il devient difficile d’affirmer que la résolution de problème au sens Lean est une démarche scientifique. Tout dépend de la position du curseur dans ce qu’on appelle démarche scientifique.

Personnellement, pour éviter toute confusion, je préfère penser que la résolution de problème nécessite de la rigueur scientifique.

Lectures complémentaires :